
Je suis enfin prête à écrire ce post. Eléonore dort dans son hamac, je bois ma tisane Mommy's Milk, je ferme les yeux et je repense à mon accouchement. Je me suis gardée de parler de notre choix (accoucher à la maison) ici pendant toute la grossesse - et pourtant l'envie ne manquait pas. Je me suis aussi gardée de dire ouvertement que nous allions rester à la maison cette fois. Pas par lâcheté mais simplement parce que je voulais vivre cette attente sereine et ne pas commencer avec (parfois) de parfaits inconnus une discussion polémique sur le pour/contre de l'AAD. Je ne voulais pas non plus faire un blog militant mais ceux qui me connaissent savent que je chemine sur les voies de l'accouchement naturel depuis un moment et s'en sont doutés ;-)).
En fait si je réfléchis bien en 1997 déjà, quand j'attendais Aubin, je m'étais posé des questions. J'avais lu A Corps Consentant de Marie et Thérèse Bertherat - un livre sublime sur l'écoute du corps et je m'étais dit que je voulais accoucher comme ça. J'ai grandi dans un pays ou accoucher à la maison était parfaitement normal et où les femmes enceintes allaient en priorité voir une sage-femme. Jamais on ne parlait de gynéco, de peridurale. Mais j'avais 24 ans, je débarquais en France, le top en matière de soins en santé et je me suis laissée guidée par naiveté peut être, ignorance sûrement. J'étais aussi en DEA avec une forte tendance à intellectualiser tout (cela n'excuse rien mais a posteriori je ressens cela comme ça). La tête a pris le dessus. J'ai toujours été dans une attitude de "on verra bien", attitude qui ne mène à rien, aujourd'hui j'en suis persuadée. Une naissance ça se prépare. Même la quatrième fois.
Pour Aubin j'ai eu la totale: peri, oxyto, maxi-episio, poussée dirigée, bb en isolette les deux premières heures. J'ai réussi à l'allaiter six semaines tout de même. Et j'étais heureuse. Parce que tout c'était bien passé. Accouchement normal dit-on. Pas de pépin donc heureuse. Les suites de couches en HAD et donc sortie précoce. Avec le recul pour une primipare c'est totalement inacceptable. Maxi baby-blues et stressée en permanence de mal faire. La maladresse des premières fois multipliée par dix parce que je n'avais pas autour de moi tissé ce cercle de femmes si précieux et parce qu'on mettait tout en doute (vous allaitez toutes les trois heures? est ce qu'il fait ses nuits? vous êtes stréssée c'est pour ça qu'il fait de l'eczéma)
Il a fallu mûrir encore, deux autres naissances, toutes belles et sans pépin, la dernière toutefois vécu avec une certaine amertume, il a fallu que je sois meurtrie dans la chair et dans la tête par un chirugien boucher, il a fallu perdre un bb et une trompe pour que je me pose enfin les bonnes questions.
Cette fois j'étais en colère. Après la naisance d'Elvire (celle où je voulais encore rester à la maison et où on m'a ordonné de venir à la mater, celle ou j'ai bu en cachette, celle ou j'ai quand même eu la péri alors que je ne la voulais pas, celle ou j'ai pu avoir ma fille en peau à peau pendant deux heures) je me suis mis à chercher. Pourquoi traitait-on le corps des femmes avec autant de mépris? Pourquoi n'arrivait-on jamais à accoucher comme on voulait vraiment? Pourquoi ce silence pesant sur les fausses-couches? Pourquoi toutes ces femmes déprimées (1/4 des femmes souffrent de dépression post partum - chiffre non reconnu)? Et les bébés dans tout ça?
J'ai découvert le métier de doula. Un monde de femmes s'est ouvert à moi. Des femmes militantes, féministes, revendicatives. Des femmes puissantes que j'ai beaucoup admiré. Qui disaient tout haut ce que je pensais tout bas depuis si longtemps. Ma passion pour le monde de la naissance et les bébés y a trouvé tout son sens. Tout d'un coup mon métier de prof paru bien fade. D'un congrès à un autre, d'une formation à l'autre, je m'enhardis , je m'épanouis et ce que j'apprends me terrifie. Sommes-nous tombés si bas que nous ne voyons plus les réelles conditions dans lesquelles les femmes doivent donner la vie? Dans lesquelles les petits de l'homme naissent souvent dans un mépris total pour leur ressenti à eux?
Je ne commencerai pas ici la longue liste de mensonges et de non-dit autour de la grossesse et de l'accouchement.
Mais cette fois j'avais sous le bras mes dossiers, ma recherche, ma hardiesse, mon experience. J'avais un homme à mes côtés qui avait cheminé avec moi, écouté patiemment, acquisésé, dit que oui j'avais raison, et qui s'est senti suffisamment en sécurité, qui a bien voulu me faire confiance. Et curieusement j'avais entrepris de relire Bertherat.
Le déménagement à Singapour et la grossesse furent un obstacle majeur. J'avais imaginé accoucher à la maison avec mes soeurs-doulas françaises, et LA sage-femme géniale dont tout le monde parlait. Finalement j'ai eu mieux. Non seulement j'ai trouvé une sage-femme libérale qui pratiquait le domicile avec une grande experience mais aussi deux gynécologues-obstétriciens partant pour l' AAD. Et cerise sur le gâteau: une petite entreprise de doulas et d'éducatrices en périnatalité qui m'ont accueilli les bras ouvert et qui sont une à une venues former un cercle de soutien autour de moi. J'ai pu préparer mon AAD dans d'excellentes conditions et j'avais autour de moi une équipe de choc en qui j'avais toute confiance. Je ne me suis plus jamais posé la question d'un retour à la maternité.
Alors accoucher à la maison c'est comment?
J'étais tellement prête que je ne me suis finalement rendue à l'evidence que j'étais en train d'accoucher que très tard. Après les nombreux faux départs je me disais "mouais, ça peut encore s'arrêter".
Oui mais alors, c'était comment?
Je peine à trouver les mots, je vous assure.
Je n'ai pas eu le stress de prendre la route en voiture pour aller à la mater. Je n'ai pas eu à me faire examiner par deux ou trois parfaits inconnus. Pas de tv, pas de monito qui serre et qui foire toutes les trois minutes. Pas de machines qui font bip. Pas de prise de sang. Pas d'obligation à m'allonger sur le dos (qui a donc inventé ça hein?). Pas de chemise d'hôpital. Pas de perf. Pas d'inconnus qui rentrent et sortent de la pièce. Pas d'interdiction de manger ou de boire. Pas de peri.
J'ai eu la totale liberté de mouvement, mon canapé, mon homme. Mes bougies, mon obscurité. Ma salle de bain, mes femmes. J'ai mis mon bébé au monde sans que personne ne me dise quand ou comment pousser. J'ai pu la prendre contre moi tout de suite et on lui a fichu une paix royale. Pas de tubes en plastique, pas d'aspiration, pas frotté, tapoté, examiné, baigné. Pas habillé. La délivrance à duré plus d'une heure. En France j'aurais eu droit à l'injection d'oxyto voire la menace d'une délivrance manuelle ou sous AG. On m'a foutu une paix royale et le placenta est arrivé tout seul. Pas de cordon tiré, tripoté. Que d'infinie douceur et de respect. De silence, de regards. Regarder la nature faire. Elle sait faire, elle est faite pour faire. Et quand on la laisse faire, quand on cesse d'intervenir, finalement, elle nous le rend infiniment.
L'AAD n'est pas à la portée de tout le monde. Aujourd'hui je peux dire que c'était le bon choix pour moi. Je ne suis pas pour l'AAD pour tous mais je milite pour le choix. Je pense que chaque femme devrait pouvoir choisir: à la maison, en maison de naissance, à l'hôpital. Du moment que la femme et l'enfant sont écoutés, traités avec respect. Je remercie ma Terre-Mère de m'avoir fait vivre ce magnifique cadeau - un cadeau de vision et de lumière, de vie sacrée et d'authenticité intérieure retrouvée.