Quand elle m'appelle pour me dire que ça y est je sens le rush d'adrénaline. Un bébé va naître. Je branche mon cordon ombilical sur l'univers immense et je fais ma petite prière. Je me connecte aux milliards de femmes avant elle, je traverse le temps-espace. Je m'enduis d'humilité devant le miracle de la vie, j'inspire, je souffle. Je prends une douche. Toujours. Je me nettoie des impuretés, de ma journée. Mon sac est prêt. Je n'utilise pas le dizième de son contenu. J'emmène un tricot, un livre, j'enfile un pantalon souple, mes flip-flops et voilà. Tenue d'accouchement. J'ai besoin du taxi ride pour finir de vider ma tête de toutes ces petites pollutions internes. Quand j'arrive je suis là pour elle et elle uniquement. Je pose mon sac, je lui souris. Lui aussi est là. Au début nous parlons un peu. Je me sens projeté dans leur vie intime alors que nous nous connaissons à peine. Je les remercie de me laisser entrer comme ça. Dans quelques heures, elle sera nue et elle n'aura plus aucune pudeur. Elle ne le sait pas encore.
Les contractions viennent, partent. Je suis capable de dire à quel moment le bébé va naître maintenant - à une ou deux heures près. Je m'étonne. J'observe beaucoup en silence. Son visage, ses traits, son corps qui berce ou qui tremble. Le froid, le chaud qui arrivent par coulée. Un mot, une posture, un froncement. Ses mains qui s'accrochent. Et lui aussi.
J'aime être dans ce temps là. Ce temps long et calme. Comme un chat, je me pelote dans un coin, je laisse faire. J'encourage leur intimité à deux. Parfois je pars aussi. J'oublie de me nourrir, de boire, de dormir.
Et puis il y a toujours cette accélération. Mon coeur bat plus fort. J'accepte ses mots, ses pleurs, ses cris. J'accepte l'inquiétude dans ses yeux. Je suis là, tout simplement là. Quand elle s'ouvre et qu'elle sent instinctivement la fin, parfois elle recule, elle s'arrête, parfois elle fonce. Dans cette hésitation, elle est magnifiquement belle. La délivrance, le triomphe quand elle peut tenir son bébé. L'odeur du liquide amniotique. Le vernix. Cette couleur rose de chaire de bébé. Il n'y a rien au monde qui ressemble à cela et pourtant ce ça est universel.
Je laisse la famille se former, se reformer. Béatitude.
Je reviens pour le placenta quand elle est à nouveau secouée de contractions. Elle tient son bébé et oublie un peu ce qui doit s'opérer encore.
Et puis c'est le souffle, le soulagement. Les tremblements aussi. Elle se sent toute faible mais son visage parle dix mille tomes de la meilleure littérature. Le bébé s'ouvre doucement au monde, un oeil, une paume de petits doigts, les lèvres. Exquis petits gestes, lents et précieux.
Le monde autour me voit d'un autre oeil. Ignorée ou méprisée. Cela arrive souvent. L'autre jour un médecin m'a serré la main et remercié. Je crois que c'est bien la première fois. Les infirmières sont souvent dans l'indifférence. Peu importe j'ai appris à me faire une énorme carapace. Je souris à tout le monde. Je dis merci plutot dix fois qu'une. Et peu à peu parfois elles fondent. Me pose des questions. Me demande si j'ai des enfants. Rien n'est acquis. Parfois il faut recommencer la fois d'après dans le même service avec les mêmes infirmières.
Et puis il y a le départ. Je plie mes affaires, me change dans la chambre qui ressemble à un champs de bataille. Les poubelles débordent. Les draps pendent ça et là. Tout le monde est parti. En silence on se re-découvre. Je l'aide à se rhabiller, à se re-composer. On mange un peu. On rit, on sourit. Et puis sur la pointe des pieds je les laisse. Je sors le sourire aux lèvres, les portes font shhh. Dehors je respire à grandes goulées. Le taxi me ramène chez moi et il me faut bien ça, moi aussi, pour me re-composer. Pour entrer à nouveau dans la réalité. De ce lapse de temps qui est hors du temps et surréel. Je reviens au monde doucement.
Singapore by night est magnifique et je me laisse aller, hypnotisée par les mille et une lumières. Chez moi je reprends une douche, me laver de l'hôpital est essentiel. Retrouver mes odeurs, mes microbes. Et puis, et puis seulement, je peux serrer mes bébés à moi. Et je le serre toujours un peu plus fort.
Les contractions viennent, partent. Je suis capable de dire à quel moment le bébé va naître maintenant - à une ou deux heures près. Je m'étonne. J'observe beaucoup en silence. Son visage, ses traits, son corps qui berce ou qui tremble. Le froid, le chaud qui arrivent par coulée. Un mot, une posture, un froncement. Ses mains qui s'accrochent. Et lui aussi.
J'aime être dans ce temps là. Ce temps long et calme. Comme un chat, je me pelote dans un coin, je laisse faire. J'encourage leur intimité à deux. Parfois je pars aussi. J'oublie de me nourrir, de boire, de dormir.
Et puis il y a toujours cette accélération. Mon coeur bat plus fort. J'accepte ses mots, ses pleurs, ses cris. J'accepte l'inquiétude dans ses yeux. Je suis là, tout simplement là. Quand elle s'ouvre et qu'elle sent instinctivement la fin, parfois elle recule, elle s'arrête, parfois elle fonce. Dans cette hésitation, elle est magnifiquement belle. La délivrance, le triomphe quand elle peut tenir son bébé. L'odeur du liquide amniotique. Le vernix. Cette couleur rose de chaire de bébé. Il n'y a rien au monde qui ressemble à cela et pourtant ce ça est universel.
Je laisse la famille se former, se reformer. Béatitude.
Je reviens pour le placenta quand elle est à nouveau secouée de contractions. Elle tient son bébé et oublie un peu ce qui doit s'opérer encore.
Et puis c'est le souffle, le soulagement. Les tremblements aussi. Elle se sent toute faible mais son visage parle dix mille tomes de la meilleure littérature. Le bébé s'ouvre doucement au monde, un oeil, une paume de petits doigts, les lèvres. Exquis petits gestes, lents et précieux.
Le monde autour me voit d'un autre oeil. Ignorée ou méprisée. Cela arrive souvent. L'autre jour un médecin m'a serré la main et remercié. Je crois que c'est bien la première fois. Les infirmières sont souvent dans l'indifférence. Peu importe j'ai appris à me faire une énorme carapace. Je souris à tout le monde. Je dis merci plutot dix fois qu'une. Et peu à peu parfois elles fondent. Me pose des questions. Me demande si j'ai des enfants. Rien n'est acquis. Parfois il faut recommencer la fois d'après dans le même service avec les mêmes infirmières.
Et puis il y a le départ. Je plie mes affaires, me change dans la chambre qui ressemble à un champs de bataille. Les poubelles débordent. Les draps pendent ça et là. Tout le monde est parti. En silence on se re-découvre. Je l'aide à se rhabiller, à se re-composer. On mange un peu. On rit, on sourit. Et puis sur la pointe des pieds je les laisse. Je sors le sourire aux lèvres, les portes font shhh. Dehors je respire à grandes goulées. Le taxi me ramène chez moi et il me faut bien ça, moi aussi, pour me re-composer. Pour entrer à nouveau dans la réalité. De ce lapse de temps qui est hors du temps et surréel. Je reviens au monde doucement.
Singapore by night est magnifique et je me laisse aller, hypnotisée par les mille et une lumières. Chez moi je reprends une douche, me laver de l'hôpital est essentiel. Retrouver mes odeurs, mes microbes. Et puis, et puis seulement, je peux serrer mes bébés à moi. Et je le serre toujours un peu plus fort.



