Elles me manquent toutes. Mes 'petites' sage-femmes.Alors ce stage? Ben j'arrive pas à en parler sans avoir les larmes aux yeux et sans répondre les yeux dans le vague un truc tout à fait banal.
Pendant un mois j'ai pu voir, observer l'accouchement respecté comme je ne l'avais pas encore vu dans une structure on va dire plus ou moins médicalisée (l'accouchement respecté par excellence restera tout de même le mien, le dernier, vu que c'est moi kiléfétouteseule!)
C'est une mini clinique. C'est marqué sur la porte. Mais dedans les femmes font ce qu'elles veulent.
Parfois elles arrivent "j'ai mal. Vous êtes en travail? Je sais pas". Et elles accouchent une heure après. Parfois elles arrivent et c'est juste le début. On leur propose une chambre et elles disent non merci je vais aller marcher. Alors elles marchent, des heures durant dans la rue devant. Elles marchent marchent marchent et rentre juste à temps pour donner naissance. D'autres préfèrent s'allonger pendant toute la durée du travail. On leur amène un ballon, on propose la marche. Elles disent oui et deux minutes après elles sont à nouveau sur le lit. Leçon d'humilité.
Toute la famille est là, rentre, sort. Amène à manger, vient dire des mots d'encouragements. Les hommes papotent dehors assis sur le banc. Selon une logique tout à fait incompréhensible ils repartent, un à un. Le mari vient et repart. Il est souvent très actif. Il a envie d'apprendre comment la soulager, m'écoute, comprend. Il la masse, la nourrit, parfois il s'allonge par terre et dort. Il faut alors l'enjamber et prendre soin de ne pas le toucher pour discuter tranquillement avec la maman.
Elles sont souvent hésitantes devant l'eau. C'est pas dangereux? Non. Elles essaient. Une fois dans l'eau souvent elles y restent tout en bougeant constamment.
Les accouchements sont simples. On laisse le bébé naître, on ne tire pas dessus une fois la tête sortie. De toutes les choses que je peux voir à l'hôpital c'est probablement une des coutumes (car c'est bien un usage et non une nécéssité) qui m'agace le plus. On a attendu 9 mois, X heures de travail, on ne pourrait pas lui laisser 3 minutes de plus pour naître tout seul? Non parce que si l'obsté ne fait RIEN, s'il s'asseoit sur ses mains il a du mal à justifier ces 4000 $. Donc il fait ce petit quelque chose qui ne sert strictement à rien mais qui permet ensuite d efaire gagner des sous aux osteos. Eh oui.
L'après est assez revolutionnaire quand on ne connaît que la délivrance hospitalière. On attend gentiment le placenta. On ne coupe pas le cordon, non du tout. Une fois né le placenta est laissé intact (dans un bol, dans un petit sac) à côté du bébé. On aide la mère à se laver et après tout le monde disparaît. On laisse maman, bébé, papa se découvrir, s'apprivoiser. C'est la tannière des mammifères. On laisse à bébé le temps de découvrir la source de nourriture tranquillement. Pas de rush. Les parents viendront ensuite 3 à 6 heures plus tard demander à ce qu'on coupe le cordon.
J'ai appris à encore faire moins. Déjà en temps normal je ne fais pas grand chose mais ici avec la barrière de la langue je ne pouvais plus dire grand chose nonplus. Je pose une main, je souris mais surtout je reste avec elle. Je m'asseois à côté d'elle. Je dis "je sais, oui, je sais". Elle est rassurée par le fait que je l'ai déjà vécu tant de fois et qu'elle ne lit aucune angoisse dans mon regard. Je suis le calme auquel elle peut s'accrocher. Parfois elle s'agrippe à moi, elle me sert. Et je suis toujours surprise par cette intimité de corps à corps. Je respire sa peau, ses cheveux. Je regarde ses ongles, ses grains, ses cicatrices, ses rides. Comme une méditation douce, je laisse mon regard divaguer. Je la laisse m'enlacer. Je me fond sur elle, je prend la forme dont elle a besoin. Je l'enveloppe si je peux, si elle me laisse. Je suis là, c'est tout.
On m'a demandé de passer aux choses sérieuses au bout d'une semaine. On m'a accueillie les bras ouverts. J'ai tenté de discuter avec tout le monde, les femmes de ménage inclus, avec mon dictionnaire sous le bras. C'est devenu mon cri de guerre "wait! dictionary! ok?" et mon interlocuteur de sourire "ok ok!" Souvent on haussait les sourcils, on ne se comprenait pas trop. Mais nous étions toutes de bonne foi. La femme de ménage ne comprenait absolument pas pourquoi je voulais discuter avec elle. "Où est rangé le miel? Non mais c'est moi qui m'en occupe! Ca va pas de nettoyer la baignoire! Laisse ça, c'est moi qui m'en occupe!" Tout ça en gestes.
Quand j'allais aux toilettes avec mes petits papiers ça faisait bien rire tout le monde. Il fallait se déchausser, retrousser le pantalon, faire gaffe de pas le mouiller, tenir le papier usager et remonter le dit pantalon tout en essayant de ne pas se mouiller encore. C'est bon je suis rôdée maintenant. Et je peux faire ma toilette de chat au robinet d'eau froide aussi. Dormir sur un canapé avec trois autres collègues aussi. Je maîtrise pas encore trop la chasse de la grosse araignée et le passage devant les chiens qui m'aboient dessus.
Les femmes restaient en général un jour en chambre et toute la famille rentraient ensuite joyeusement sur UN scooter (oui le père, la mère, le nouveau né, s'il n'y avait pas aussi déjà un autre enfant). Dans les chambres les familles viennent et repartent. Les enfants jouent dans la petite cour. Ils participent d'ailleurs aux naissances. Les petites filles apprennent très tôt la mise au monde. Elles regardent, fascinées. Parfois elles apportent la bouteille d'eau, un gant de toilette froid à leur mère. Les enfants jouent avec les cailloux sur la route ou s'amusent à monter sur les scooters. De temps en temps un chat passe, source d'heures de plaisir et de jeux.
Et puis j'ai pu ouvrir mes mains et laissez naître des bébés dedans. Je n'ai pas accouché ces femmes, elles se sont accouchées elle-mêmes. Je n'ai eu qu'à attendre, surveiller le bon déroulement, ma science dans un coin du cerveau, mais le reste c'est l'attente, la patience. Je pose le bébé sur la mère, delicatement. Au début je tremblais comme une feuille. C'est un cadeau de vie que de pouvoir toucher ce bébé en premier. Quelque part cela ne m'appartient pas. Et je le rend mentalement au ciel, à la terre, aux rizières. Je t'accompagne bébé. Ensuite j'attends la délivrance du placenta. Je suis plus que fascinée par le cordon et ce qu'en Allemand on appelle mutterkuchen (gâteau de mère), j'examine, je touche, à chaque fois les collègues me disent "bon alors c'est bon, tu as fini?".
Avec mes collègues on rigole beaucoup. Elles sont jeunes, très jeunes. Elle ne partage pas forcément ma passion ni ma patience. En postpartum je lave les bébés. C'est une coutume. Les parents demandent à ce que les sage-femmes lavent le bébé, l'enduisent d'huile d'eucalyptus (cajeput), l'habille, lui enfile des petites moufles et des chaussons, l'emmaillotte. Je n'aime rien de tout ça. Encore une fois cela ne m'appartient pas. Mais au bout d'une semaine à entendre les bébés hurler je demande à être de "corvée de bains". Dans un pays ou tout est fait lentement et où glander sur un canapé est presque une obligation morale, tout d'un coup on me demande de me dépêcher. C'est vrai quoi je prends du temps. Et les bébés ne pleurent pas. Je chante, je leur parle, j'y vais en douceur. Je leur dis qui je suis, ce que je fais, je leur demande comment ils vont aujourd'hui, je leur promets de les ramener très vite à maman. Ils me regardent, un peu suspect. t'es qui toi? Mais au moins ils ne pleurent pas, ou presque. Mes collègues viennent me regarder, vérifier que je suis bien en train de les laver. Le dernier jour je suis sur un accouchement et une collègue reprend les bains. J'entends le bébé hurler depuis dix bonnes minutes. Les parents sont à la porte de la salle et n'osent pas rentrer. Je vais vers le bébé, je lui caresse la main et je dis qu'est ce qui se passe mon sweetheart, tu n'es pas content hein? tu n'es pas d'accord? Immediatement il fixe sur moi ses grands yeux. Je continue à parler, la sage-femme termine l'habillage. Ca va mieux maintenant? Il me dit oui du regard. Regarde ta maman est là, elle t'attend avec impatience! Je sors sans dire un mot mais j'espère de tout coeur laisser une trace chez les étudiantes ou du moins un questionnement. Je suis bizarre, on me le dit plein de fois. You are funny Sandra me disent-elles.
Elles me manquent mes petites soeurs.
Ici je me prepare à retourner à l'hôpital. Dans le froid de la clim à 23°, les ordres du capitaine nurse, le monitoring qui fait bip bip en permanence (et que j'entends encore quand je me couche comme après une soirée en boîte), la lutte pour pouvoir marcher, bouger, s'asseoir sur un ballon. La lutte constante pour avoir le silence, les lumières éteintes, un peu d'intimité. La lutte pour pouvoir manger et boire à sa faim. La lutte pour avoir le temps de dilater et de pousser sans coaching. La lutte pour avoir un médecin qui ne souffle pas d'impatience assis sur son tabouret au milieu de ses jambes alors que ça fait juste trois minutes qu'il est là. La lutte pour obtenir à ce qu'il ne touche pas son périnée - perdu d'avance. La lutte pour qu'il ne touche pas son bébé - perdu d'avance. La lutte pour qu'on lui laisse son bébé sur elle et qu'elle ait le temps de le sentir, de le toucher, de le découvrir en silence, pour qu'on ne parle pas tout de suite du placenta, pour qu'elle n'ait pas à subir qu'on lui tire dedans les entrailles toutes les deux minutes. Au final elle donnera son bébé au papa, tellement marre, qu'on lui foute pas la paix. Allez tiens le vala ton placenta. Le doc est content, il sort son kit de suture (toujours, un périnée intact ces jours-ci c'est une victoire, on appelle les internes pour se faire féliciter). Meanwhile l'infirmière en profite (le père est maladroit, c'est son premier, il n'ose pas dire non). Elle pèse, mesure, poke le bébé. L'emmaillotte. Le rend à la mère. Malgré un accouchement "nature" tout le monde est épuisé et bébé ne tètera pas, ne fera même pas l'effort. Sa mère ne verra pas ses capacités extraordinaires, son père ne le verra pas grimper jusqu'au sein de sa mère.
Pas le temps.
A Bali on a le temps de tout. Quand j'atterri je mets 24h à laisser ma peau d'urban superwoman. Je me glisse dans quelques chose de tribal, de sauvage, je vis au rhytme du lever du soleil, du chants des grenouilles, des coqs. Les femmes arrivent, ça doit être l'heure des consults. Il n'y a pas d'heure, pas d'attente, pas d'impatience. C'est bien le plus beau cadeau qu'on puisse faire à la vie qui se présente. Un comité d'accueil qui attend au soleil couchant dans la rizière. Le buffle mâchouille l'herbe. L'enfant reste encore un peu. Il sent la nuée, le brouillard, les chants des hommes aux temples. Il se décide, il vient. Il glisse. Dans des mains offertes, les miennes, qui n'attendent rien, que de le rendre à sa source chaude, sa mère, son père, sa famille.
Je lave la mère, onction de femme à femme, j'enlève mes gants. Le soleil se couche, mon aube commence.
11 commentaires:
Whaou...
Ton plus beau texte. J'en ai des frissons...
Merci d'avoir partagé ça avec nous.
Magnifique !
Merci, et continue
je commence un stage ne maternité dans un mois..ton texte me parle et me touche, évidemment et j'aurais une pensée émue pour toi et tes ptitesfemmes quand je serai là-bas, dans ma mater très "européenne " :) merci sandra !! :)
Je serai bien de l'avis d'Olivia, whaou...
J'ai envie de retourner à Bali, mais pas en "touriste", pour y exercer mon métier !
Il y a donc encore des endroits où les petits d'homme peuvent naître dans la paix ?
I'm just...speechless...
Très joli texte ... Très jolie histoire. On a envie d'en savoir plus. J'imagine un peu ce qu'il doit t'en rester. Merci pour le partage et l'espoir que "c'est possible" !
Une question me trotte dans la tête, tout de même: comment retourner dans cet univers tellement "inhumain" après avoir vécu ça ?
Ce texte me donne, comme a bien d'autres, des frissons.Il est si bien écrit, si vivant, on est avec toi dans cette petite clinique balinaise.
En te lisant et de l'autre côté en écoutant mes soeurs qui travaillent dans des milieux hospitaliers CH, je vois cette fossé énorme et me rappelle des consignes apprisent il y a plus de trente ans; on était plus humain, on devait passer du temps avec le patient. Mais après ce que j'entends, ce n'est plus le cas aujourd'hui; tout doit etre chronométré, on n'a plus le droit de s'asseoir a cote du lit et de tenir la main au patient... Quel dommage! Finalement, je ne suis pas malheureuse de ne pas devoir me plier a ces exigences modernes.
Merci pour vos petits mots. J'ai eu une boule dans la gorge en écrivant ce texte. Pour ce que je laisse derrière moi oui bien sûr mais j'y retournerais mais surtout pour ce qui m'attend ici.
@Anne - justement je ne sais pas coment revenir à l'hôpital, c'est un peu comme si je m'étais perdue là. Premier accouchement depuis mon retour dans quelques jours, je retiens mon souffle...
Magnifique, tout simplement...
Ouhlala, suis au bureau, je lis ton texte, et je commence a avoir les larmes aux yeux et a renifler...
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