dimanche 9 décembre 2012

Apprentie sage femme à Bali



Y aura pas de photos.
Je vous préviens tout de suite. Y a pas de photos parce qu'il n'y avait rien à photographier.
Coincée entre une autoroute et un terrain vague poussiéreux j'aurais pu effectivement vous montrer des photos des chiens galeux, des coqs bruyants, des poussins, le tas d'ordure allumé à heure fixe quasiment tous les jours, les petits pousse pousses de bouffe, le ciel gris, le supermarché du coin, le traffic ininterrompu sur la route (et de la difficulté de traverser jusqu'au supermarché)... J'aurais pu encore prendre des photos de la clinique, la salle d'attente et la télé branchée en permanence sur les séries télévisées coréennes (traduites en indonésien), la montagne de chaussures sur les marches devant, la machine à laver indo-style avec pour seul programme tournage de cuve pendant un maximum de 20 minutes. J'aurais pu prendre en photo la salle d'accouchement avec son matelas en plastique vert et la petite salle d'eau derrière avec la piscine gonflable et ses poissons colorés, les toilettes à la turque et le caractéristique seau+pelle (nettoyé à la brosse à dent une fois par semaine). Je n'ai pas photographié non plus les fleurs sur ma table de chevet en signe de bienvenue et le petit mot "We hope you will be happy with us!" (enfin si je l'ai dans mon phone celle là), le lit double qui ne colle pas au mur parce que y a pas un seul mur droit dans la maison, le bureau et la petite armoire noire, et la ligne de fourmis au dessus, les grosses araignées poilues et le mini lavabo. "Ma" chambre pour presque un mois. Enfin je dis "ma"... y a rien qui vous appartient vraiment à Bali hein. On partage tout. Surprise quand tu veux manger ton yaourt et que tu le découvres déjà entamé et remis soigneusement genre ni vu ni connu (c'était à la fraise, je pense qu'elle n'a pas aimé). Surprise quand tu sors tes légumes et que la moitié du paquet a disparu. Surprise quand tu veux manger un carré de chocolat et que les 3/4 de la plaquette ont été visiblement consommé. Non mais j'en avais un peu rien à faire - me demander aurait été sympa, hein je dis pas. Pareil pour le paquet de lessive.

Je n'ai pas fait de photos parce que fallait l'entendre la version radio du muezzin cinq fois par jour (j'ai une nette préférence pour le gamelan!), les bavardages incessants des filles et le silence aussi.

Par pudeur je n'ai pas fait de photos des femmes venant mettre au monde leur petit. La décence et le respect de ce moment sacré me l'interdit (malgré le fait que beaucoup d'étudiantes n'ont pas ce scrupule). En vrac je vous livre:

un grain de peau
des cheveux noirs luisants
une odeur de transpiration sous un sarong
un père qui caresse avec une tendresse infinie le crâne encore mouillé de son bébé
des regards échangés entre sage-femmes - sans parole, on se comprend très bien
une main posée sur mon épaule - je ne sais toujours pas qui, quand je flanche et que j'ai envie d'y mettre mes mains "tout doucement me dit la voix", mes mains prêtes resteront inactives et bébé me montrera qu'il se débrouille très bien tout seul
les siestes interminables dans des positions hallucinantes - mes consoeurs voilées n'ont aucune pudeur dans le sommeil
un bébé tout entier dans sa poche amniotique dans mes mains
la famille qui me demande 50.000 ce qu'une buleh comme moi vient faire ici ("vous êtes docteur?")
les enfants en salle de naissance - un exemple pour l'humanité - leur silence, leur regard émerveillé, leur respect du nourrisson, de la mère
le riz rouge qui cuit du matin au soir (une exception, la clinique essaie de sensibiliser ses patientes au riz blanc OGM, puisque le riz reste souvent l'aliment clef de l'alimentation des plus pauvres)
les chips - aaaah les chips, crunchés du matin au soir, la bouche ouverte, "tu en veux Sandra?"
l'odeur du Zwitsal et de l'huile de cajeput
la poudre de Yunnan Baiyo

Je n'ai pas fait de photos des moments creux où je me suis atelée à la couture (excellent entraînement à la suture) et à l'administratif, vous auriez trouvé ça ennuyant.
Sans compter les imprévus, le challenge de l'emploi du temps qui change toutes les heures, les promesses de présence qui s'evaporent, les rendez vous râtés, les portes fermées parce que là vraiment c'était pas de mon ressort.

Avec le recul des semaines à la maison, et depuis quelques consultations de retour en terre singapourienne, je ressens la confiance gagnée de mes mains (mesurent, palpent, comprennent même parfois que bébé à un message à faire passer) et aussi la confiance dans mes mots. Plus sereine ainsi, plus à même aussi d'envoyer bouler les adeptes du monde bien rangé, comme il faut. Je trouve ma voix - il serait peut être temps, après 39 ans.

Les bébés m'apprennent, plus que leur mères, que je dois rester là, que je dois garder l'espace. Ils m'ont choisi semble-t-il.
Dans mes bras ils se taisent.
Dans mes mains ils me disent.
Tout ce qu'ils savent déjà, qu'ils leur faudra désapprendre pour devenir humain.

J'ai eu de grands moments de doute. C'était somme toute une grosse leçon de patience. Etre labas alors que mes petits étaient ici.

Ce matin, la clinique me manque. J'ai envie de m'asseoir avec mon café sur la banquette en plastoc, de regarder les poules passer, d'entendre la télé chanter, de voir la femme arriver, ses mains sur son ventre, son sarong en boule, une grimace, un sourire, une grimace, un sourire.
Ce matin j'avais envie de me lever pour elle.



7 commentaires:

Sam Versele a dit…

Sister I am so proud of you and your accomplishments which are without saying exemplary, and encouraging to the rest of us. Keep up the great stuff, and keep following your dreams and ambitions, and thanks to what you give to the world around you, you are a star!

gaellebt a dit…

quel merveilleux chemin ,Sandra, quelles expériences extraordinaires,quelles rencontres !!! Tu peux être fière de toi, de ton chemin, de ta volonté d'y arriver coute que coute ...C'est ta voie, elle s'ouvre devant toi et l'arrivée sera à la hauteur des difficultés de la route...BRAVO !!!

Sandra Versele a dit…

Merci a vous deux - j'ai parfois un peu l'impression que je ne choisis pas grand chose dans l'histoire, c'est la voie qui m'a choisi!

Sabbio a dit…

La voie t'a choisie mais tu as su l'entendre et t'y engager corps et âme!
Te lire bouleverse, remet en perspective et apaise tout à la fois...
Je t'embrasse. Bien fort.

Agnes a dit…

Gratitude. c'est ce que je ressens là, pour toi. parce que tu me remets dès que je te lis en lien avec l'essentiel. bisou, Agnes

Poulettes à l'aventure a dit…

pfiou que c'est beau...

Poulettes à l'aventure a dit…
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